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14 juillet 2017 5 14 /07 /juillet /2017 14:21

Un petit matin voyait s'élever un timide soleil dont la lumière naissante venait lécher des murs blancs en pierre de taille. Le bâtiment municipal s’éveillait à la mesure du levé du jour ; classé monument historique il faisait l'orgueil de son maire.

Pourtant, la petite commune se sentait perdue dans cette Ile de France aux pouvoirs nationaux concentré issue de ce pays républicain à l'esprit démocratique certain, aux élections persistantes et aux élus remarquables.

Mais aujourd'hui la modicité du village ne cachait pas la fierté de notre héros, premier assesseur de trente ans d’âge. Président du seul bureau de vote pour les deux cent dix-sept âmes qui composaient la population de ce territoire dortoir, il était le président d'un jour dans la salle communale qui bordait la mairie car ce dimanche était jour d'élection.

07 heures, le responsable du bureau de vote ouvrit la salle qui allait servir de réceptacle à ces ambitions éphémères … qu'il referma aussitôt entré. Les bureaux de vote ne devaient être ouverts qu'à 08 heures.

A l’intérieur, tout était déjà prêt… depuis la veille. Mais, le héros de cette histoire n'avait pu s'interdire de venir aussi tôt. Il s'imaginait déjà se tenant debout contre vents et marées, accroché à l’urne transparente scellée dont l’éclat de plastique était terni par les ans, égrenant inlassablement cette interjection mythique : « A voté ! », devant une foule pressée de réaliser leur devoir républicain.

Mais à cette heure, il était bien seul dans sa salle vide à la porte fermée et aux rideaux tirés.

Il vérifia et revérifia alors pour la centième fois que tout était prêt : le positionnement des tables et des chaises, la solidité des deux isoloirs, le glissement discret des rideaux sur la tringle et leur opacité, les poubelles placées là où, d’un geste discret à l’abri des regards, les bulletins rejetés se verraient jetés sans ménagement et enfin l’urne dont il vérifia le fonctionnement du clapet dans un clic-clac rageur signe de la fin de sa check liste.

07 heures 10 minutes, le héros attendit n’ayant rien à faire, debout d’abord, puis assit les bras croisés en se sentant soudainement inutile.

Un bruit déchira l’air frappant d’une longue sirène le silence alentour. Notre héros se réveilla brusquement au passage de ce bruyant scooter au pot d’échappement trafiqué, fait pour signaler à tous que la machine infernale arrivait, était là puis fut passé dans un souvenir de vibrations stridentes aigus.

Le yeux rougis par un sommeil profond trop court, il regarda machinalement sa montre : 08 heures 05 minutes ! Il bondit de sa chaise jusqu’à la porte d’entrée qu’il ouvrit d’un élan violent. Personne.

Aucun électeur n’attendait à la porte, pressé d’en finir.

Dans un soupir de soulagement, il ouvrit le deuxième battant plus calmement et se mit en place… derrière son urne. La pièce restait toujours aussi vide.

Mais où étaient donc ses deux assesseurs ?

08 heures 07 minutes, le premier assesseur s’agaça de ce retard. « Mais qu’est-ce qu’ils foutent bordel ! » s’exclamât-il tout seul. Une petite voix de la raison lui tinta qu’ils allaient arriver, qu’il ne fallait pas s’inquiéter. Mais, il ne put s’empêcher de maugréer contre ce retard inadmissible, contre cette atteinte à leur devoir et au sérieux de leur fonction.

08 heures 10 minutes, cette fois il ne tint plus. D’un geste rageur, il prit son téléphone au fond de sa poche bien décidé à incendier les deux retardataires avant de réaliser qu’il n’y avait rien dans ce sac de toile cousu à son vêtement.

Il fouilla son costume trois pièces à la cravate Windsor double, mais rien. Il avait oublié son Iphone 6 dernier cri à la coque dorée d’une série très limitée vendu de par le monde.

Cette fois il se sentit pris au piège.

Que faire ? Fermer la boutique, retourner chez lui, prendre l’objet oublié avant de revenir dare-dare. Il calcula que cela lui prendrait qu’un quart d’heure tout au plus, voir même dix minutes s’il était rapide. Mais si quelqu’un venait se serait dramatique. Abandonner son poste lui paraissait inenvisageable.

Dans l’indécision et la confusion la plus total, la libération vint. Les deux assesseurs se présentèrent nonchalamment à 08 heures 11 minutes tout en babillant sur la futilité du temps qui passe. Il s’agissait d’un couple : un premier adjoint et une conseillère municipales, quinquagénaires dépassés qui ne montraient aucune inquiétude à leur retard.

Ils furent bien accueillis : « Vous êtes en retard ! ». Le ton agressif et le visage dur, le premier assesseur ne put s’empêcher d’exprimer toute la frustration qu’il éprouvait.

La réponse du premier adjoint fusa sans attendre : « Bonjour quand même. Et il est où le petit matériel ? ».

« Le petit matériel », par ce sobriquet notre premier adjoint, vieux briscard de la politique communale qui enchaînait les opérations électives comme d’autre leur petit déjeuner, désignait par-là les enveloppes, bulletins de votes et listes électorales, sans oublier les procurations enregistrées, le pochoir signataire, règles et autres Bics pour faire bonnes mesures. Tous ce « petits matériels » sans quoi un vote ne peut se faire.

Le président du bureau de vote se figea dans une expression indéfinissable. Lui qui était arrivé plus d’une heure plus tôt, lui qui avait tout vérifié et revérifié, il avait oublié de sortir le carton enfermé dans le bureau d’état-civil de la mairie où tout ce « petit matériel » avait été préparé pour son jour de gloire.

Dépité devant ce constat de bêtise personnel, il quitta brutalement la salle sans plus un mot pour s’engouffrer dans la mairie dont il avait la clef pour la circonstance.

Nos deux assesseurs prirent ainsi le temps de s’installer. L’un deux sorti un thermos de café bien chaud, l’autre un carton de viennoiseries qui démontrait le savoir-faire de son boulanger.

Les habitués de ce genre d’exercice avaient prévu l’essentiel.

Le retour du président d’un jour fut théâtral. Le premier adjoint et sa collègue virent arriver précipitamment un homme tout essoufflé, manifestement au bord de l’asphyxie tenant dans ses bras, comme un enfant son doudou, le fameux carton objet de tant d’effort. L’installation du « petit matériel » fut rapide quoique notre héros se fit remarqué par sa frénésie dans l’action, obligeant ses assesseurs à repasser derrière lui, avec indulgence.

08 heures 45, le bureau de vote fut préparé à recevoir ces « invités ».

Le premier assesseur s’était remis de sa course folle, de ses émotions et de sa frustration grandissante depuis son arrivée. Un petit café et un croissant l’avez réconcilié avec ses coreligionnaires. La tenue réajustée et la cravate remise à sa place, il se sentait fin prêt, à son poste derrière son urne tel un capitaine à la barre.  Enfin.

09 heures 30, rien. Le seigneur du navire électif se senti abandonné. Pas un clic-clac « urnesque » n’était venu ponctuer la phrase tant attendue. Le président du bureau de vote se mit à déprimer tandis que les assesseurs remplissaient le vide d’un blabla régulier.

« Oh rage ! Oh désespoir ! Oh solitude ennemie ! Ne s’était-il tant appliqué que pour cet abandon. »

Son esprit criait famine de se sentir inutile à la cause républicaine ; son être réclamait son dû de reconnaissance démocratique.

09 heures 45, se fut un premier pas pour le président d’un jour, mais un grand pas pour la souveraineté populaire : Un homme vint. Un électeur certainement.

C’était un petit homme rabougri au grand âge que le tac à tac régulier de la canne annonça de loin.

Lentement il apparut. C’était un libérateur, un messie à la solde du peuple.

« C’est ici qu’on peut voter ?» S’exclama, à l’entrée de la salle, le citoyen consciencieux, mais quelque peu branlant appuyé d’une main sur sa canne et de l’autre sur un panneau blanc imposant, bien pratique en la circonstance, sur lequel était marqué en lettres grasses bien visibles d’un noir intense : « Bureau de vote ».

Notre premier assesseur ne se démonta pas et en serviteur de la démocratie appliqué répondit par l’affirmative tout en invitant cordialement le quidam à entrer.

Ce fut un instant de grâce comme il en existe peu de par le monde. Le premier assesseur usa de toute sa patience pour accompagner dans sa démarche élective le pauvre bougre que le poids des ans faisait hésiter. Ce dernier s’appuyait sur cette aide inconnue pour remplir son devoir électif comme sa canne pour tenir debout. L’autre n’était pas en reste et jubilait d’être enfin là à servir à quelque chose.

Finalement, un « a voté » suivit d’une signature tremblante mit fin à l’épisode. Le tac-à-tac de la canne reprit qui s’enveloppa dans le jour. « Enfin » pensa fortement le premier adjoint dans un soupir non dissimulé accompagné d’un regard à l’attention de sa coreligionnaire qui ne put s’interdire d’un sourire complice.

Le président du bureau de vote n’eut pas le temps de reprendre l’insolent qu’une famille nombreuse se présenta à son tour. Papa, maman et leurs trois enfants venus, pour les adultes, faire leur devoir, pour les mineurs, apprendre de leurs aînés. Et notre héros qui s’enorgueillit de répondre aux questions de l’aîné de 10 ans sur le sens et le motif de ce que venait faire ses parents dans un lieu aussi incongru, pendant que ces mêmes parents s’isolaient dans leur choix accompagné, pour chacun d’eux, d’un de leur chérubin restant. Ce sont eux également qui mirent leur petite enveloppe dans l’urne sous le regard sévèrement amusé du premier assesseur, trop heureux de montrer ainsi à la verte jeunesse le sens civique.

Et les acteurs de cette journée d’élection se mirent à se présenter en procession éparses, parfois en solitaire, parfois en couple, parfois en groupe. Le président du bureau découvrit ainsi les membres de son village sous un autre jour.

Témoin il fut, du notable, chef d’entreprise, qui posta son vote avec cette appréhension du résultat électif qui pouvait défavoriser ses affaires.

Témoin il vit, des électeurs bigarrés aux origines lointaines qui présentaient le monde de l’Asie à l’Afrique, des Amériques à l’Orients et qui pourtant se retrouvaient là, par le jeu d’une naturalisation, à exprimer leur opinion dans un ensemble commun en toute égalité.

Témoin il constata, la présence d’une jeune femme venue avec sa grand-mère pour accomplir leur devoir commun. Il entendit en la circonstance la vieille femme rappeler à sa descendance que contrairement à sa petite-fille, elle n’était pas née avec ce droit.

Il encouragea la démarche de ce jeune homme de tout juste 18 ans, venu faire son devoir pour la première fois et qui, devant le dépôt de son enveloppe, se sentit enfin écouté de pouvoir exprimer son opinion.

Il fut ému de voir un habitant amener son voisin handicapé pour accomplir son devoir, ou ces amis qui se retrouvent par hasard dans ce même lieu de vote pour finir la journée ensemble dans un élan d’amitié et de fraternité.

Le président fut aussi à l’honneur, lorsque ces proches passèrent à leur tour et purent constater son engagement à la cause républicaine.

Le clic-clac de l’urne avait retentit tout le jour à la grande satisfaction du premier assesseur. Mais à 18 heures lorsqu’il demanda le décompte des votants, il déchanta à l’annonce du verdict : moins de 40% des électeurs inscrit s’étaient déplacés. Le fantôme de l’absentéisme avait envahi le bureau.

C’était toujours ainsi avait conclu le premier adjoint. Depuis des années d’élection, il avait rarement vu plus d’un électeur sur deux qui se déplaçait au bureau de vote. Et c’était en comptabilisant les procurations.

Ce fut la douche froide. Notre héros ne pu contenir sa réserve et il se mit à combler ce nouveau vide dans son bureau de vote par une diatribe enflammée sur l’inconséquence de ses concitoyens de traiter leur pourvoir électif au rang de corvée au point de laisser leur voix au banc des orphelins de la démocratie.

Le discours plut à ses assesseurs et s’il n’y changea rien à la situation élective, il réconcilia les trois acteurs de cette démocratie autours de cet intérêt commun.

18 heures 30, le soleil marquait une courbe descente à l’heure où la fin approchait avant le dépouillement fatidique lorsqu’apparut une dame entre deux âges, à l’élégance marquée qui s’accompagnait d’une aura laissant sans voix nos assesseurs.

La dame vint à l’urne après l’isoloir et tendis son rectangle de plastique au préposé à la signature qui annonça l’identité de la belle inconnue dont la naissance indiquait ce pays de SYRIE aux libertés sans lendemain. Devant l’urne, le dernier bulletin se posa devant l’ouverture avec gravité. Puis dans un clic-clac respectueux, la boite en plastique avala la petite enveloppe qui se déposa au-dessus des autres dans un dernier « à voter » qui fit frissonner le président du bureau de vote. Une signature élégante compléta ce devoir solennelle. Et, dans un croisement de regard, le premier assesseur perçu toute la gratitude de la belle d’avoir pu exercer son droit de vote tandis qu’il lui renvoya toute la reconnaissance de lui rappeler d’être toujours dans un pays de liberté.

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Published by Jehanne des Rivières - dans Histoire d'en rire
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