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Le crépitement de l’oignon que l’on jette sans ménagement dans une poêle trop huilée fit sursauter la cuisinière. Elle accompagna son geste d’un petit cri à l’aigu si agaçant que son entourage avait pris l’habitude de décrire par mimiques multiples et variées cette réaction de femelle prise aux dépourvues.

Mais à cet instant, point de raillerie de mâle en mal de moquerie, ni de reproches appuyés, car la donzelle était seule à occuper l’appartement familial.

Un bruit de porte qui claque sans égard la fit sursauter à nouveau avec ce petit cri à l’aigu si agaçant.

Se reprenant rapidement, elle devina par cet instinct si maternel, et surtout grâce au mauvais traitement fait à la porte, qu’il s’agissait de son cher et tendre, de la chair de sa chair, de l’inquiétude de ses jours et du cauchemar de ses nuits : son enfant.

En Bonne Mère aimante la voilà qui vint à sa rencontre, un sourire aussi large que sa bouche qui pouvait se coller sur les joues. Les salutations vinrent, bien sûr. Cela ne faisait-il pas depuis le matin qu’elle ne l’avait pas vu ? Suivit l’éternelle ritournelle du : “As-tu passé une bonne journée aujourd’hui ?”

La réponse fut aussi brève que courte : un grognement qui avait tout du cochon qu'on égorge; où n'était-ce pas plutôt une tentative malheureuse d'expression humaine ? Cela restera un mystère. La mère resta là plantée sans plus d'attention de la part du jeune bipède. Elle tenta de l'embrasser. Grave erreur ! Il se défendit, la repoussant comme un ennemi qui vous agresse. Car après tout, n’était-il pas, du haut de ces quatorze ans bien tassés, presque quinze, un homme, un vrai dont l’affection de la mère faisait fuir les copains et les fillettes à la puberté avancée ?

Mal fagoté dans un jeans flottant qui couvrait des basquets « New- Age » à faire pâlir de jalousie ceux qui n'avaient que des chaussures aux pieds, il arborait avec fierté un tee-shirt floqué de couleurs infernales, racontant son amour pour un « hard rock Band » aux paroles criardes et aux sons indéfinissables. Il témoignait de sa maturité musicale et artistique qui valait bien mieux que ses musiques de vieux aux compositeurs dépassés : MOZART, BEETHOVEN, MAHLER, et d'autres encore. N'oublions pas cette casquette dont la manière d'être portée était un défi aux bonnes mœurs, mais pour lui, le jeun's, c'était l'expression de sa révolte légitime. Les femmes avaient leurs voiles, il avait sa casquette. Toute l’expression de son identité se trouvait portée sur sa tête : un grand vide sur un petit rien.

Donc, notre petit homme, qui venait d’échapper aux griffes de sa tendre mère, celle qu’il n’aurait jamais voulu avoir, poursuivit sa route dans un soupir de dépit bien senti. Dans un rituel quasi quotidien, le voilà qui laisse tomber son sac et son blouson à la vie déjà bien achevée, mais qu’il convenait de porter comme un vêtement neuf. C’était tendance ne cessait-il de répéter pour justifier l’injustifiable.

L’origine de ses jours passa dernière lui pour ramasser son barda qu’il avait si négligemment jeté dans cette entrée au couloir pourtant impeccable avant cela.

À peine eut-elle rangé les affaires de son petit chéri à leur place qu’une évidence olfactive vint frapper sa conscience : “Mes oignons !”

C’est que les pauvres sacrifiés avaient atteint ce point de non-retour peu recommandé par les bonnes revues culinaires. Le trop-plein de cuisson sans surveillance.

En venant à leur rescousse, la cuisinière devint pompière en la circonstance. Mais le sinistre avait commencé son œuvre : les oignons avaient grillé. Une couche de carbone s’était emparée d’eux sans espoir de sauvetage comme la lèpre pouvait s’attaquer au corps.

Ils avaient pourtant poussé avec amour dans un champ de terre fertile quelque part dans une province lointaine. Ces oignons, en qui tant d’espoir alimentaire avait été fondé, finirent dans l’enfer des oignons. Le mal était trop grand. Il fallait prendre une mesure aussi énergique que définitive. Le vide-ordures les accueillit dans une aspiration ponctuée par un claquement sec et terrifiant. Le drame était joué.

Jamais à court de ressources, la mère reprit son œuvre culinaire. Cette fois, elle se jura de ne plus sortir de sa cuisine avant que tout ne soit achevé, s’accrochant à sa poêle comme d’autres à la vie.

Pendant ce temps, le jeune, lui, poursuivit son action positive dans l’objectif de son épanouissement personnel : les vertus du canapé.

Il se planta devant l'objet tant convoité, sans détour, ni déviation. Fixant avec envie ce grand ami de sa solitude, il en connaissait le moindre contour, la moindre facette : un canapé d’angle tout en véritable simili cuir de quatre places.

Il s’y laissa tomber de toute sa longueur comme un monolithe qui s’effondre.

L'humain devenu larve, s'assura de sa position avec quelques rampements dont il avait le secret qui avait tout du phoque moyen en lieu et place de l’homobipedis qu'il était à l'origine. Dans un geste que ne renierait pas l’habilis, il alluma la deuxième chose la plus importante de sa vie après lui : la télévision.

Dans un crachat d’image, il zappa, zappa et zappa encore.

« Et va pas te mettre devant la télé comme d'habitude, hein ! » Ce rappel maternel fut suivi d'un son, plutôt borborygme que parole. Mais la mère, toute à son ouvrage alimentaire, ne faisait plus attention à son chérubin. Elle s’acharnait à tourner et retourner sportivement dans une casserole un semblant quelconque de purée, ou ce qui semblait l’être ; tandis que la poêle obtenait vaillamment le droit de cuire son mets principal après les oignons : la viande.

Et pendant ce temps, le jeune zappait toujours. Le regard creux, la mine défaite, il pratiquait avec intensité son sport favori : la culture du rien.

Soudain, voilà notre jeune qui interrompt son zappage à moindre coût pour s'immobiliser devant son poste. Un instant, l'action frénétique du garçon suspendit sa course. Devant lui, dans une belle image 16/9ème haute définition à 127 centimètres de diagonale, il voyait le portrait d'un homme, qu'il ne connaissait pas, le fixer diaboliquement. Tel un dément, le fou se prenait la tête à s’en arracher les cheveux. Le jeune en était ébahi. Ce n’était qu’une image fixe, une toile, un tableau et pourtant tout s’exprimait dans cette peinture. Il était touché par l'envoi.

Le jeune se leva de son inertie. On le retrouva sur son fessier à fixer à son tour le fixateur. Il sollicita son cerveau comme jamais, lequel ne demandait pas moins que de dépasser le stade de l'amibe. Les questions se bousculaient. Qui était-il ? Pourquoi ? Comment est-ce possible que cela soit ? Comme une réponse à ces questions, il entendit dans le poste : « ...ainsi fut créé l'autoportrait de Gustave COURBET ». Puis la voix se tut et le portrait laissa sa place à un jingle bien connu de notre jeun’s : la pub.

La grâce du moment s’éteignit. Un gros veau s’étala à nouveau sur le canapé à mesure que la réclame lui envahissait les neurones. Le zappage reprit sans passion, ni sentiments.

Un claquement de porte maîtrisée vint troubler ses réflexions sur ce mémorable et passionné moment de son existence.

Le père venait d’entrer en scène. C’est du moins ce que la matière grise du fils lui fit remarquer. Un semblant d’alerte venu du fin fond de sa conscience tenta vainement de l’avertir que les règles allaient changer.

S'il avait l'intention de réagir, il le fit trop tard. Le père se planta devant son fils la mine grave et le regard sévère.

Tu n’a rien d’autre de mieux à faire que de te vautrer sur le canapé, le morpion ?”

Un faible grognement de défi vint répondre au perturbateur. Mais hélas ! Pour l’insecte étalé de tout son long sur cette place désirée si ardemment, la musculature body-buldé et les quelques têtes de plus de son ascendant ne lui laissaient aucune chance.

La réponse fut à la hauteur de l'impudent. Un discours sans appel vint rappeler au louveteau son statut dans la meute.

Et pourtant je le lui avais dit de ne pas regarder la télévision, hein !” La voix aiguë de la louve qui abandonnait son petit sous les reproches massacrants du chef de famille, venait d’abattre toute volonté de résistance, s’il en lui en restait.

La mère, sortie de son « touillage », « cramage » et autre « cuissage », s’était souvenue de l’existence de cet être, issue de sa chair.

L'hallali vint lorsque le jeune perdit la possession de la télécommande. C'était la fin. La passerelle ne lui appartenait plus. Le commandement du navire cathodique avait changé de main.

Lentement et avec lourdeur, le vaincu se leva avec la grâce et l’élégance d’un éléphanteau hémiplégique.

Traînant des pieds, les mains dans des poches trop amples, la tête dans les épaules où se fixait une moue de dégoût pour son triste sort, le jeun's abandonna la place.

File dans ta chambre et va faire tes devoirs” fus les mots de conclusion du vainqueur.

Les devoirs ! Invention diabolique dont la seule fonction était de priver d’un juste repos, un pauvre collégien sans avenir pour l’étude.

Avant de quitter la pièce pour son exil à Saint-Hélène, l’empereur déchu jeta un dernier coup d’œil de regret vers son trône perdu.

Ce qu’il vit le laissa sans voix.

Allongé à la romaine les doigts de pieds en éventail, le père zappait allègrement dans un acharnement méthodique tandis que de petits claquements rapides se fit entendre qui marquaient l’arrivée de la mère un apéritif à la main.

En épouse servile au sourire éclatant, elle tendit le rafraîchissement à son tendre mari qui ne réclamait que cela.

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