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1 juin 2010 2 01 /06 /juin /2010 12:24

Le roi-crapaud, tout d’éclat habillé, se tenait en haute estime au milieu des courtisans.

Se tenant d’un droit maladroit comme un lombric marchant sur ses pieds,

portant haut le spectre de son pouvoir,

il n’entendait que la douce musique de leurs flatteries.

« Que vous voilà beau  ! Oh  ! Mon seigneur  ! »

« Que vous voilà grand seigneur  ! Oh  ! Mon grand roi  ! »

Ainsi pouvait-on entendre les paroles d’estime adressées à ce petit batracien des marais,

tout de verrues recouvert.

Ils se promenaient au milieu d’un bois clairsemé, car leur roi l’avait décidé.

Le monarque se plaisait en ces lieux.

Tout autour de lui n’étaient que maigres arbrisseaux,

jeunes fougères sans panache et brins d’herbe aplatis.

C’est que… la parcelle avait subi l’outrage d’une tempête déchaînée,

où la colère de Zeus n’avait rien épargné.

Mère Nature avait donc fait son office.

Au milieu du bois tombé, autrefois forêt d’envergure,

la relève sortait du sol avec le temps, son allié.

De cette manière était l’endroit abattu, mais plein d’avenir.

Notre crapaud se pavanait dès lors, là où il pouvait briller sans risque.

En effet, sur ce domaine, où partout l’on pouvait voir la colère divine,

tous préféraient ne voir que lui.

Lui qui pourtant ne venait de rien, devenait soudain le phare à suivre dans cette débâcle.

Tout un symbole bien orchestré, avec l’aide d’une couronne, bien entendu.

« Oh  ! Dieu qu’il est beau  ! » s’exclama soudain une girafe au coup bien tendu.

Les jacasseries s’arrêtèrent et le silence se fit.

La sincérité de ces paroles surprises ne laissait aucun doute dans l’esprit de chacun.

Il ne s’agissait pas du crapaud.

Plus loin, un arbre trônait au milieu du désastre, un chêne à l’aspect séculaire.

Non qu’il fût beau avec son habit d’écorce ridée et ses branches enchevêtrées parfois tordues,

mais… l’enveloppe de ses feuilles persistantes, la grandeur et la dureté de son tronc

ne laissaient pas de marbre.

En un mot et en un seul, l’arbre inspirait le respect.

Tous les courtisans le voulaient voir de plus près.

Et le troupeau délaissa son maître pour se tourner vers cette lumière.

Ils voulaient le toucher, ils voulaient le sentir, s’abriter dans son ombre et ressentir sa puissance,

car l’arbre ne parlait pas, ne bougeait pas, il était là tout simplement.

C’était un vieux sage, que la longueur des années avait façonné.

C’était un survivant que les dieux avaient épargné parce qu’un tel arbre méritait de vivre.

Il insufflait la vie, la méditation, la réflexion.

Et chacun put le ressentir.

Notre crapaud, roi par le choix de la horde, ne vit là qu’une atteinte à son rang.

Et il partit en croisade contre cet arbre sans défense.

Or, un clan de castors croisa le chemin de ces gens.

Industrieux sans fortune, ils étaient en ce lieu par le hasard de cette infortune.

En effet, ces besogneux trouvaient là travail à nettoyer la parcelle de ces débris nombreux,

laissant ainsi aux jeunes pousses le libre champ de leur vie.

Et l’arbre était pour eux le havre d’un repos bien mérité.

Repos, dont le temps était venu.

Hélas… c’était sans compter le crapaud.

Voilà notre souverain saisir sa chance à leur venue.

Il ordonna de son autorité royale que soit abattu cet arbre populaire,

argumentant mauvaises et fausses raisons.

Les courtisans restèrent interdits ne sachant que faire ou que dire.

Pour le moins leur attention se porta à nouveau sur leur crapaud de roi.

Tous sentirent bien qu’il y avait matière à réflexion avant d’agir

car enfin, si l’arbre était encore là, il y avait bien une raison.

Mais nul n’osa rien dire à ce petit batracien vociférant de colère

devant l’hésitation de son ordre donné.

Les castors ne comprenaient pas ce besoin d’abattre cet arbre.

Finalement, mais avec léthargie, chacun trouva raison au commandement du prince.

Pour la girafe c’était l’empêchement de voir jusqu’à l’horizon.

Pour le buffle, un obstacle dans une course effrénée.

Pour le cochon, l’arbre valait mieux en planche que sur pied.

Ainsi tous se rangèrent du côté de leur souverain

et les castors n’eurent plus de doute quant à la chose à faire.

Un seul, cependant, voulut, par son avis, s’opposer à ce fol projet,

un gros ours mal léché qui connaissait la forêt.

Mais la clameur alentour l’étouffa.

Ainsi donc nos amis les castors se mirent à l’œuvre,

sous la garde vigilante de leur commandant en chef, le bien nommé crapaud des marais.

« Haro  ! », coassa-t-il tandis que l’assaut fût lancé.

Mais notre arbre ne se laissa pas faire.

La charge se brisa devant l’écorce abrasive et la dureté du bois.

Notre crapaud ne se laissa pas démonter.

Haranguant ses troupes de toute la force de ses discours, les castors se remirent à la charge.

Cette fois, l’écorce céda montrant une chair de bois brune pleine de sève et de vie.

L’arbre saigna, mais ne succomba point.

Le troisième assaut fut plus dur encore et les castors le sentirent dans leurs dents.

Le bois fut attaqué certes, mais il tint bon.

Cette fois, le général s’abandonna à la fureur.

La révolte de cet arbre se devait d’être matée, c’est que… l’affaire était devenue personnelle.

Toute résistance à un sombre monarque s’expose à de vilaines réponses, croyez-le.

Quand bien même l’action est juste, il faut être prêt à payer le prix fort

pour combler ces puissants de leur colère déclenchée.

Surtout quand la cause est solitaire comme pour cet arbre isolé.

Ainsi le choc de cette dernière ruée resta dans les mémoires,

le dernier titan de bois contre la nuée de castors aux dents affûtées à l’extrême.

Et l’arbre s’abattit dans un craquement de mort que tous ressentirent dans leur cœur,

même l’autruche, la tête en terre plongée.

« Victoire  ! », coassa le crapaud qui tout à sa joie sauta sur le tronc désormais mis à terre.

Même ainsi, il restait petit face à ce géant renversé.

« Vae Victis  ! », marmonna l’ours que nul n’avait voulu écouter.

Et, sans regarder le sort réservé au vaincu que l’on élaguait avec entrain,

il s’en alla, jurant que l’on ne l’y prendrait plus à suivre pareille crapule à la vérole habillée.

Nul ne s’en soucia quoiqu’ils pussent en penser.

À la fin, il ne resta plus qu’un tronc sans vie que notre vainqueur décrétât de garder ainsi

comme trophée d’une victoire sur lequel il pourrait se jucher à l’envie

et montrer à tous qu’il était le plus fort.

Après la fête qui suivit, tous s’en allèrent dans leur logis, n’ayant plus rien à voir,

et les castors aussi, n’ayant plus de logis.

Mais, toute action a conséquence et celle-ci également.

Une colonie de termites trouva dans notre tronc mort un abri, un hameau d’abondance.

La tendre substance fibreuse des arbrisseaux alentour devint un mets de choix

pour ces parasites gloutons.

Puis vinrent les fourmis qui contestèrent à leurs ennemis jurés ce garde-manger inespéré.

Ainsi toute verdure se trouvait menacée et quelques insectes vertueux subirent le même sort.

D’autres parasites s’invitèrent à la fête jusqu’à que plus rien ne resta.

À la fin, seul notre tronc évidé trouva sa place au milieu d’un désert que le sable avait recouvert.

Même notre crapaud ne revint plus sur lui.

 

Que dire de plus, mes frères, de cette dramatique histoire,

si ce n’est cette question que pose l’évidence.

Qui du crapaud souverain, des courtisans lâches ou des castors serviles sont les plus vils

à laisser faire cette tragique action  ?

À chacun d’y répondre en son âme et conscience, car à cette vérité je ne puis m’y résoudre.

 

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Published by Jehanne des Rivières - dans Fables
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commentaires

nadia-vraie 01/06/2010 17:40


Bonjour Jehanne,est-ce toi qui compose ses fables?Je sais que plusieurs aiment les fables et elles sont les bienvenues dans ma communauté"Réflexion et morale"Il me fait plaisir de t'accueillir et
je te souhaite la bienvenue.
Bonne journée et au plaisir de te lire.


Jehanne des Rivières 01/06/2010 18:20



Bonjour, nadia-vrai.


Oui c'est bien moi qui les compose à tenter d'en soritri une par semaine, bienque j'en suis plutot à une par quinzaine, mais bon j'essaye de tenir le rhytme.


Merci pour ton acceuil...


 



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